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« Le malheur du monde est-il toujours de la faute d’Israël ? »
Carte blanche de Joel Kotek, professeur à l’ULB et à Sciences Po Paris
(journal Le Soir, mardi 20 janvier 2015, page 20)

Il n’est certes pas question de confondre islam et islamisme. La tentation d’imposer la foi par la force a de tout temps été l’apanage des religions monothéistes. Mais les terroristes de Paris ne sont-ils vraiment que des enfants égarés au sein d’une société raciste?

Maintenant que le temps de l’émotion est passé et que s’impose celui de la réflexion, il paraît opportun d’en finir avec les formules incantatoires aussi creuses qu’hypocrites. Pendant près d’une semaine, nos médias et intellectuels cathodiques n’ont eu de cesse de nous inviter à éviter tout amalgame, certains ayant tôt fait de nous présenter les musulmans comme les véritables victimes des massacres liberticides et antisémites de Paris.

Certes, s’il est évident qu’on ne saurait confondre islam et terrorisme, comment nier qu’en ce début du XXIe siècle l’écrasante majorité des terroristes qui endeuillent la planète, de Paris à Sanaa, de Madrid au Sindjar, de Bruxelles à Jérusalem, se réclament non point de l’hindouisme ou du christianisme mais de l’islam. A cela, on nous répond qu’il ne saurait être question de confondre «islam» et «islamisme», que les tueurs de Paris ne seraient, somme toute, que des enfants perdus d’un système blanc, décidément raciste. Certes, mais en tel cas comment comprendre que les mouvements djihadistes dont se revendiquent nos assassins, se réclament non seulement du Coran mais se trouvent soutenus, de manière à peine voilée, par les plus grandes puissances sunnites du moment, entendez le Qatar et la Turquie?

Ensuite, dans un même élan irénique, ces mêmes faiseurs d’opinion nous ont assuré que l’Islam de France comme de Belgique ne serait en rien concerné par ces crimes odieux. Certes, mais comment ignorer le rôle pervers et néfaste de certains de nos imams nationaux? Comment gommer les milliers d’écoliers français et belges qui se sont déclarés solidaires de Dieudonné, voire de Coulibaly? Comment enfin occulter la réalité d’une rue arabe totalement indifférente au martyre des Yazidis et des chrétiens d’Orient mais inconditionnellement mobilisée pour les causes des mouvements djihadistes, totalitaires et antisémites que sont le Hamas et le Hezbollah?

La réalité apparaît des plus prosaïques: tous minoritaires qu’ils soient, les mouvements djihadistes s’inscrivent bien dans une tradition guerrière bien ancrée. L’islam s’est d’abord imposé par l’épée. Il ne fallut que douze ans aux armées arabes pour s’imposer de la Perse à l’Egypte, un siècle pour étendre le Dar al-Islam de l’Espagne à l’Asie centrale; deux siècles aux nomades turcs pour réduire à néant le millénaire empire chrétien d’Orient.

La religion musulmane serait-elle donc belligène par nature? Certes non. Si toutes les religions monothéistes aspirent à l’amour et la paix, aucune n’a jamais rechigné à les établir par la force. Pour s’en persuader, il suffit de songer à l’histoire antique d’Israël (Josué, les zélotes…), à celle de la chrétienté triomphante, ses croisades, ses guerres de religion et ses conquêtes coloniales.

Reste que s’il est évident que l’islam n’a pas inventé le concept de Guerre sainte, ce sont aujourd’hui ses séides qui aspirent à convertir le monde à leur foi. Dans ces conditions, l’actuelle posture de nos médias qui consiste à protéger, à tout prix, l’islam de la moindre critique paraît aussi dangereuse, que pathétique et hypocrite.

Dangereuse parce qu’en protégeant à l’avance l’islam de toute critique, elle empêche nos frères laïcs arabo-musulmans de repenser leur rapport au religieux. Pathétique, parce qu’elle nous rappelle l’attitude de nombreux intellectuels occidentaux qui, tétanisés par la peur, s’interdirent d’abord toute critique du nazisme (plutôt noir que mort) puis du stalinisme (plutôt rouge que mort).

Hypocrite, enfin, car tous ceux qui nous invitent à éviter les amalgames sont les premiers à faire d’Israël la cause première des tensions islamo-chrétiennes. A lire, en effet, de nombreux éditos de nos quotidiens, le djihadisme procéderait ni plus ni moins de l’arrogance de ce minuscule Etat qui, à l’instar de la Tchécoslovaquie en 1938, empêcherait notre Terre de tourner. Il y a jusqu’à Philippe Moureaux, le père de la loi antiraciste, à désigner, ce 14 janvier, sur MaghrebTv Belgique, le lobby sioniste comme le principal responsable du prurit islamiste: «il y aurait comme une contagion du problème israélo-palestinien qui fait que vous avez certains (sic) qui ont intérêt à exacerber les animosités, ici, comme une sorte de reflet de ce qui se passe là-bas. (…) Il est évident qu’en Occident, c’est surtout essayer de répandre la haine anti-arabe pour justifier la politique israélienne.» Cette affirmation est aussi absurde qu’irresponsable pour désigner les pro-israéliens, donc les juifs «sionistes», comme autant de cibles potentielles pour qui voudrait «venger l’honneur de l’islam».

On ne peut que regretter que l’on ne puisse mettre ces propos complotistes sur le compte de la sénilité. Comme quoi on peut avoir été et ne plus rien être. Sans s’en rendre compte, nos politiciens et journalistes renouent avec l’explication juive des désastres, celle qui fait des juifs (excusez des pro-israéliens) les responsables des malheurs du monde. C’est simple, si Israël n’existait pas, il faudrait l’inventer.

Le malheur du monde est-il toujours de la faute d’Israël ?

Carte blanche de Joel Kotek, professeur à l’ULB et à Sciences Po Paris

(journal Le Soir, mardi 20 janvier 2015, page 20)

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